samedi 4 novembre 2017

Un Son de Mule

Prendre la ligne 13, puis la ligne 2. Chausser ses santiags, laisser son stetson au vestiaire. Se mettre au verre ou au vert. Les oreilles bourdonnent, impatientes. Le tympan se strie, effusion de guitares. Ça saigne. Une foule en liesse. En délire. Les stetsons fusent, les strings s’envolent, les groupies s’agglutinent. J’exagère. Un peu, je crois. Retour en arrière, je rembobine le film.

C’est sans stetson que je prends la ligne 13. D’abord me mettre dans l’ambiance. Le Sud. Pas celui des cigales et du soleil. Le Sud de la poussière et du Texas. D’où les santiags. Un album live de ZZ Top dans les oreilles avant de plonger sous la surface de la terre, dans un grand tube de métro. Je me la joue « southern rock » ce soir. Pas peur de la poussière, je trouverais bien une bière pour étancher ma soif. J’aurais pu rentrer un peu plus dans les terres, choisir un album des Allman Brothers Band, at Fillmore East par exemple. Mais non trop proche, laisser mes esgourdes libres de ces influences, de ces voix. Je me tâte le menton, et me rend compte que je me suis rasé la veille. Pas le look des barbus texans. Pas grave, me dis-je pour me rassurer. De toute façon, là où je vais, ils sont chevelus mais pas barbus. Je me tâte la tête (oui, je sais tu te dis ce type, il se tâte beaucoup), et me rend compte que là-aussi ça a été rasé, pas de crinière léonine et cuivrée. D’ailleurs, où je vais ?

Changement de ligne, prendre la ligne 2 à Place de Clichy. Sortie Anvers. Vue sur Montmartre. Monument d’une blancheur immaculée pour me rappeler ma passion d’antan et dantesque. J’adore regarder le Sacré-Cœur. Mais j’ai pas le temps ce soir, le temps presse, urge, file, les guitares n’attendent pas. Je m’engouffre dans le Trianon. Sur scène un quatuor, formation classique, clavier, bassiste, batteur et guitariste. 

Une loi adoptée en janvier 1865 promettait aux esclaves affranchis « 40 acres et une mule ». Mais Andrew Johnson, qui devint président des États-Unis en Avril de cette même année à la suite de la mort impromptue d’un Lincoln assassiné, mettra son veto catégorique à l’application de cette loi. La mule du gouvernement restera donc une promesse non tenue… comme souvent. Mais cette même mule trouvera refuge au sein d’un petit trio 130 ans après sous l’influence de quelques membres « dissidents » du Allman Brothers Band préférant un blues plus intime.

Gov’t Mule.
Warren Haynes, guitare et chants.
Allen Woody, basse.
Matt Abts, batterie.
L’héroïne ayant trouvé son chemin dans les veines d’Allen. Pas de veine. De nouveaux bassistes. Ce soir, Jorgen Carlsson.
Danny Louis complète le trio initial avec ses claviers, sa guitare et son trombone.
Plus un invité surprise en fin de soirée. Totalement surprise puisque pas trop dans mes habitudes d’écoute. Et pourtant, pourtant… Tiens j’ai envie de ressortir un vieux disque de Whitesnake, trop longtemps que je ne les ai pas écouté ceux-là, vieux fan de David Coverdale que je suis – enfin surtout fan de Deep Purple ; mais là, je m’éloigne, du sud et j’ai soif à force de déblatérer mes souvenirs d’antan et dantesque. La faute à Bernie Mardsen qui est venu finir le concert avec nous, facile le gars, le sourire et le riff aisés.

Pour revenir au concert. Dantesque. Du blues, du rock, des riffs. Et une moyenne d’âge. Ma foi, je me suis senti jeune tout d’un coup. Cela ne bouge pas trop sur scène, mais qu’est-ce que ça balance. Warren fait son show avec son chaud doigté – c’est donc à ça que servent un index et un majeur, et j’adore. Matt frappe comme une mule sur sa caisse, et j’adore. Jorgen est dans son monde et Danny s’entoure de ses claviers. Le son afflue, flux sanguin qui me monte à la tête. Tête névrosée, ridée par les rictus de Warren – je fais les mêmes quand je joue de l’air-guitare. Le son. Lourd et fracassant. Un son de mule. Trop fort, j’ai oublié mes boules Quies. Tant pis, je serais sourd plus tôt. C’est pas bien grave à mon âge, de toute façon la vie est derrière moi, le rock toujours devant. Des morceaux de blues s’enchaînent, se déchaînent, m’enchaînent, me déchaînent. J’imagine les histoires que Warren me conte, une femme qui s’enfuie dans le désert, un pauvre type qui boit seul une bière, prendre à gauche après le cactus, prendre un verre de Tequila après la bière, des âmes en peine et en pleurs qui peinent à se trouver et retrouver, plus de larmes sur le chemin que de la poussière, poussière d’antan et dantesque d’une folle passion ressentie, pressentie, sens unique, elle était tout pour lui, il était… je sais plus, je suis plongé dans le riff dantesque de Warren comme dans l’temps du temps où le rock était aussi sauvage que de chevaucher une pouliche sans enlever ses santiags…

« Trip musicale d’un Bison au Trianon », 30/10/2017, Gov’t Mule.

15 commentaires:

  1. J'ai pas de santiags, ni de stetson. Par contre y en a qui disent que j'ai une tête de mule. Mais tu sais bien que j'aime le Southern, et je ne déteste pas le Southern Comfort non plus d'ailleurs. Je ne connais pas le Trianon. Non, non. Chouette soirée l'ami.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Une tête de mule ? ;-) Je ne le crois pas... Pas après ce qui ressort de tes billets...
      Un Southern Comfort, avec plaisir, je veux bien t'accompagner, surtout que j'ai vu que tu jouais comme Warren, la crinière léonine en moins ! ;-))

      Supprimer
  2. Bon dieu, je vais écouter ça ! Je découvre. Par contre, ayant pratiqué la ligne 13 pendant des années, je ne regrette absolument pas de m'en être éloigné de quelques centaines de kilomètres

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La ligne 13 ne se regrette jamais. Cela dit, la prenant de bout en bout, ça me donne l'occasion de lire pas mal en même temps...

      Supprimer
  3. tout ce que j'aime ! C'est vraiment excellent. Le Fillmore East je l'écoute régulièrement et toujours un régal. Ce Warren là tient bien la route également. Vive le Southern !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. On revient souvent et toujours au Fillmore East. Ce Warren est plus bluesy, plus intime qu'avec le ABB, mais je crois que c'est aussi ce qu'il recherchait...

      Vive le Southern ! Comfort !

      Supprimer
  4. Avec mon Vinny fan de musique on est allés te rejoindre entre la ligne 13 et 2 pour partager ce trip musical avec toi. J’étais là avec mon string pis mes santiags, le majeur en émoi, lui avec son p’tit bonheur d’ado la musique dans l’plafond au diable les tympans, 39 minutes 40 c’est pas rien, après autant d’émotions on en ressort chamboulés, lui d’la poussière plein la tête, quant à mon string... :P
    Merci pour ce fucking bon moment musical!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'était un fucking trip musical avec ou sans string. De l'émotion à en faire couler de plaisir et de jouissance des fucking cœurs accrochés au southern rock. Autant de poussière que d'étoiles qui brillent dans la tête.

      Supprimer
  5. comme quoi y a encore des rockers qui cherchent pas à faire du bruit pour rien

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En toute discrétion et humilité. Juste pour le plaisir du rock.

      Supprimer
  6. Une belle découverte pour moi ! merci l'ami !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y a encore matière à découverte, même dans le rock...

      Supprimer
  7. Je passe la porte...pour la première fois je pense.
    je te vois souvent chez l'ami eeguab.
    D'antan et dantesque, ça attire mon oeil forcément.
    Les types qui jouent avec les mots ont quelque chose que les autres n'ont pas...
    Merci les Caphys !
    ¸¸.•*¨*• ☆

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour et sois la bienvenue. Un honneur de te voir franchir cette porte sur un gros morceau de rock sudiste et que je croise effectivement souvent sur l'ami eeguab...

      Supprimer